NEKaTOENEa


Presentation

Residence: April 01, 2015 | June 30, 2015

Pierre Jean Giloux travaille avec des images composites : photographies, video, et images 3D.
A partir de ses archives et dessins il élabore des petits scénarios qui deviendront des films vidéos proches des univers des jeux vidéos et autres comics

Commercial Fragmentations fut conçue lors de sa résidence à Abbadia.

Logiques exploratoires

Animé d’une profonde inclination à franchir les frontières du réel pour envisager par l’imaginaire des contrées inconnues jusqu’en leurs détails de fonctionnement, Pierre-Jean Giloux révèle un goût peu commun pour l’exploration par l’esprit. Vision métaphorique de mondes insoupçonnés dans lesquels oeuvrent secrètement quelques figures saugrenues, « Commercials Fragmentations » conte sans ambages le récit d’une agression. Tandis que la régénérescence de Deep Blue Eyes aux confins d’un monde aquatique donne le change au labeur terrestre du Wandering Rabbit, Sir Rat, coiffé d’une tiare de diamants souhaitant la bienvenue, règne sur un paysage naturel. Après l’impact des missiles, l’ordre déstabilisé aura pour conséquence une prise de conscience philosophique mais les fonctions de chacun demeureront-elles inébranlables ou connaîtront-elles une modification sous l’effet de l’onde de choc ? Who knows ? Installation vidéo sonore constituée de cinq écrans où sont projetées simultanément les saynètes, « Commercials Fragmentations » crée le trouble dans l’organisation narrative. Sans qu’il y ait un véritable commencement ou une véritable fin, le récit s’organise comme le spectateur le souhaite, laissant libre cours à sa déambulation ainsi qu’aux associations sémantiques1. Générant de la tension dramatique sans en exclure l’humour à la façon du « Bal des Vampires » de Polanski, la fluidité des images et l’environnement sonore fonctionnent comme un tout. La variation du rythme des images imprime la cadence : la lente marche du Wandering Rabbit contre la vitesse des missiles ou le renouvellement cyclique de Deep Blue Eyes rendent impossible toute monotonie, nous proposant plusieurs expériences de durées.

Féru d’images et de récits, Pierre-Jean Giloux donne naissance à ses créatures de rêve et d’inconscient par le dessin. De nombreuses esquisses préparatoires aux scénarii révèlent un répertoire d’êtres hybrides, riche et circonstancié. Pas si éloignée de l’imaginaire fantasque fellinien, l’incongruité des actions entraîne la curiosité du regard, l’onirisme enchanteur transporte au-delà des frontières du réel. Si parfois une scène renvoie avec finesse à certaines grandes images héritées du passé – je pense ici à « La Mélancolie » (1514) d’Albrecht Dürer, lorsque Sir Rat prend la pose méditative au bord de l’eau près d’un polyèdre ou à King-Kong lorsque du haut d’un rocher, il surplombe le monde, le scrutant à la manière du personnage esseulé chez Friedrich -, les paysages naturels et les architectures parfois directement inspirés de la réalité - le château d’Abbadia à Hendaye ou encore le désert géologique des Bardenas Reales de Navarre créent de l’étrange. Déjà présentes dans « Nirrivik – This world today is a mess » (2001), « Lebe Wohl » (2002) et « Retro el Virtuala Realo» (2003), les logiques exploratoires de Pierre-Jean Giloux accusent derechef le pluriel de circonstance. Alors que les réalisations antérieures recourraient au collage de vidéos, d’animations 3D et de photographies2, « Commercials Fragmentations », bien que conçu dans la même mixité, opère sur le mode de l’image lisse : toutes les images retravaillées par logiciels de synthèse semblent issues d’un univers unique. La pluralité iconographique n’informerait-elle pas sur le principe d’un monde d’apparence homogène, néanmoins constitué d’une superposition de tranches de réalités ? Ou d’une autre manière, Pierre-Jean Giloux n’attire-t-il pas l’attention sur les degrés de connaissances, qui une fois acquis permettent de repousser les limites du savoir personnel dans l’apprentissage des savoirs du monde et de son fonctionnement ? Parallèlement au désir de découverte, l’oeuvre renvoie aussi à la posture ironique de l’artiste, feignant d’adopter le mode du spot publicitaire pour évoquer ce qui médiatiquement fait l’objet d’une présentation communicante qu’il s’agisse des conflits armés, des problématiques économiques, des fractures sociales, etc3. Plus encore que le lissage de l’image, le choix des personnages (rat, lapin, poupée) dénote un caractère volontairement infantilisant, comme si l’artiste nous indiquait que la gouvernance, jeu de pantomime, résulte d’une main invisible actionnant les ficelles. Semblable à la logique de construction ésotérique des Natures mortes du XVIIe siècle, le récit s’organise : les personnages s’avèrent incarner des fonctions répondant à une nécessité inconnue. De plus, leur mystérieuse activité régulée par le déplacement4 pointe les rouages et mécanismes d’un fonctionnement invisible telle la partie émergée de l’iceberg. On retient du récit l’expression de fonctions définies semblant correspondre à l’entretien d’un ordre déterminé des choses5, à l’instar d’organismes régissant le bon fonctionnement d’un modèle. L’idée d’un modèle d’organisation d’une société savante oeuvrant à l’élaboration d’un savoir essentiel n’est pas fortuite. De même qu’Adam Smith parlait de la « main invisible du marché » ou les Maçons du Grand architecte, « Commercials Fragmentations » évoque « l’ordre invisible » des choses. Au-delà des apparences, « Commercials Fragmentations » semble se profiler comme une oeuvre profondément critique, ses contenus se démultipliant de concert - les significations non plus univoques mais équivoques - en appellent subséquemment à l’analyse de notre société contemporaine.

Cécilia Bezzan.
Historienne de l’art et critique AICA. Elle vit et travaille à Paris et contribue aux
revues artpress, ART et L’Art Même.

*1 Néanmoins, l’écho de certains éléments entre les écrans (le missile qui traverse ou encore la similarité de la robe de papier de Deep Blue Eyes et du robot à vent) produit du lien et informe de manière indicielle sur le principe d’unité.
*2 Dénommé par l’artiste « collusions visuelles » - traduisant sa volonté de souligner la connivence des images entre-elles, même si à l’évidence la diversité des sources produit de l’entrechoc -, la coexistence des images virtuelles et réelles générait de surcroît de l’étrangeté.
*3 Evocation comicaustique, les Bardenas Reales dans lesquels évolue le Wandering Rabbit sont les territoires d’une errance exprimant tout aussi bien la problématique clandestine que le passage furtif sur le mode « Ne vous dérangez pas pour moi, je ne fais que passer… ».
*4 Gus (in « Lebe Wohl » et « Retro el Virtuala Realo »), petit personnage de synthèse, arpentait déjà le monde, curieusement accessible via quelques pans d’architecture de Bruxelles à Berlin
*5 La temporalité de la répétition des clips présentés en boucle renforce la notion d’éternel recommencement

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